1917 : Enlisement et Révolutions 2/2

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Le désastre de Caporetto : l’Italie au bord de l’effondrement.

Au déclenchement de la première guerre mondiale, l’Italie est demeurée neutre mais rapidement la classe politique et l’opinion publique se sont divisés en deux camps entre ceux favorables à la non-intervention et ceux voulant la guerre contre l’Autriche-Hongrie aux côtés de l’Entente. Pour une partie croissante de la population, chauffée à blanc par les nationalistes (parmi lesquels un jeune journaliste charismatique et ancien socialiste nommé Benito Mussolini), la guerre doit souder le peuple italien mais aussi achever l’unité italienne en annexant les terres irrédentes [01]L’irrédentisme est un mouvement politique italien qui a pris de l’ampleur à la fin du XIXe siècle et qui vise à achever l’unité italienne en militant pour l’annexion des territoires italophones principalement détenus par l’Empire Austro-hongrois à savoir : les villes de Trente, Trieste, et de Fiume, ainsi que les régions d’Istrie et de Dalmatie contrôlées par l’Autriche-Hongrie. En 1915, après de longs mois, les négociations entre gouvernements anglais, français et italiens aboutissent à un traité secret. En échange de son entrée en guerre, la France et l’Angleterre reconnaissent les revendications italiennes sur les villes de Trente, Trieste, Fiume ainsi que sur  la Dalmatie. Dès lors les armée italienne et autrichienne s’affrontent tout le long des Alpes sur l’un des fronts les plus difficiles de la guerre : relief montagneux, froid et neige s’ajoutent aux duretés habituelles de la guerre moderne. Des conditions aggravées par les doctrines archaïques des généraux italiens (et notamment du général en chef Luigi Cadorna) qui multiplient les assauts frontaux contre les lignes fortifiées autrichiennes et imposent à leurs soldats une discipline de fer.

Troupes alpines autrichiennes dans les Alpes en juin 1915.

De juin 1915 à septembre 1917, l’armée italienne ne lance pas moins de onze offensives dans le secteur de l’Isonzo sans obtenir le moindre résultat concret. Le fleuve et les montagnes abruptes qui le surplombent facilitent évidement la défense autrichienne. Malgré leur supériorité numérique, les forces italiennes ne progressent au cours de ces deux années que de quelques kilomètres et à un prix sanglant : près de 300 000 italiens et 200 000 austro-hongrois y laissent la vie. Fin septembre 1917, à l’issue de la onzième offensive de l’Isonzo, les soldats italiens sont démoralisés par cette énième hécatombe, et par l’attitude des généraux qui rejettent les derniers échecs sur le dos des soldats accusés de lâcheté au feu. De son côté, usée par trois ans de guerre et notamment par les dernières offensives russes et italiennes,  l’armée austro-hongroise est fin 1917 incapable de maintenir seule son effort de guerre et dépend toujours plus de l’allié allemand pour tenir en Italie, dans les Balkans, et en Russie. Dans ce contexte, bien de responsables politiques austro-hongrois militent discrètement pour une sortie de la guerre de l’Empire afin d’éviter l’implosion à brève échéance de la monarchie des Habsbourg.

Les « Sturmtruppen » : nouveau fer de lance de l’armée allemande.

L’état-major allemand décide donc l’envoi d’une armée de renfort ainsi que d’unités alpines commandées par le général Von Below sur le front italien, pour soutenir la prochaine offensive autrichienne. Progressivement, les officiers allemands vont assumer une part croissante du commandement et imposer le rythme des futures opérations à leur allié. Cette nouvelle offensive doit être l’occasion de tester en grandeur nature la nouvelle tactique de l’armée allemande utilisant des sections d’assaut spécialisées: les Sturmtruppen.
Expérimentée avec succès en Russie à Riga, cette tactique consiste à attaquer sur un front limité (moins de 10km) sur lequel on déclenche un bref mais très puissant bombardement mêlant obus « classiques » et obus chimiques afin de paralyser les défenses ennemis.  En 1917, l’organisation d’un bombardement nécessitant des milliers de canons et des millions d’obus n’est plus une exception comme à Verdun, un an plus tôt,  mais la norme habituelle pour toute offensive d’envergure. Les progrès techniques et l’expérience accumulée au cours du conflit permettent, en effet, aux artilleurs de préparer un bombardement relativement précis sans recourir à de longs tirs de pré-réglages. Ainsi l’effet de surprise peut être préservé. La supériorité aérienne est aussi indispensable pour guider les tirs d’artillerie et empêcher l’aviation adverse d’observer les mouvements de troupes. Une fois les premières lignes dévastées,  des sections de vétérans  très entrainés et disposant d’une puissance de feu importante (mitrailleuse légère, lance-grenade, mortier, lance-flamme…) s’élancent pour infiltrer les lignes ennemis. Ces Sturmtruppen doivent avancer le plus loin possible dans le dispositif ennemi en se contournant les points de résistance qui seront éliminés par les vagues d’assaut suivantes.

Lignes du front italien durant l’offensive austro-allemande à Caporetto en novembre 1917.

L’offensive est lancée le 24 octobre dans la région de Caporetto et surprend complétement les défenseurs italiens. En effet, ni le général Cadorna ni l’état-major italien n’ont cru à l’imminence d’une attaque et ce malgré les multiples alertes indiquant une forte concentration de troupes allemandes et autrichiennes dans ce secteur. Très affaiblies par leur dernière offensive, les italiens subissent la violente préparation d’artillerie et ne peuvent contenir les assauts. Les défenses ne tardent pas à craquer ce qui permet aux austro-allemands de passer une à une les différentes lignes de défense puis de prendre à revers d’autres unités italiennes qui se retrouvent encerclées. Les lignes de communications sont coupées et l’état-major italien tarde donc à prendre la mesure de l’attaque en cours. En seulement quelques jours, l’ensemble du front italien s’effondre totalement, et démoralisés les soldats refluent en désordre, abandonnant tout leur matériel ou se retrouvant prisonniers. Au 1er novembre, l’armée italienne a reculé de 70 km puis doit céder à nouveau 50 km jusqu’au 6 novembre. A cette date les italiens laissent derrière eux 30 000 morts (contre 20 000 pour les austro-allemands), 300 000 prisonniers, la moitié de leur artillerie, soit 3 000 canons, 2 500 automobiles et d’importants stocks de vivres. Venise est alors à portée de l’artillerie autrichienne, l’armée est en déroute et la plaine du Pô où sont concentrés les centres industriels est menacée. Pour l’opinion publique le choc est rude, les vallées et les massifs conquis, en deux ans de combat, et au prix de dizaines et de dizaines de milliers de morts sont perdus en seulement quelques heures.

Cette grave défaite est aussi un électrochoc pour les italiens, désormais ils ne s’agit plus de se battre pour quelques buts nationalistes mais pour sauver le pays de l’invasion. Caporetto est donc bien un tournant car cette bataille perdue provoque un regain patriotique en Italie. Devant la gravité de la situation, le général Cadorna est limogé tandis que le gouvernement doit démissionner. La situation est critique tant il semble alors que l’Italie est sur le point de sortir de la guerre. En urgence, l’Angleterre et la France dépêchent six divisions pour consolider le front italien ainsi que du matériel pour compenser les pertes.

Mais les italiens ont de la chance, car en face la logistique des deux puissances germaniques s’essouffle et l’avance allemande est freinée par plusieurs unités italiennes qui mènent des combats de retardement. De plus les Allemands ne disposent pas d’unités rapides et sont donc incapables de parachever l’encerclement de l’armée italienne. En conséquence, celle ci a le temps de se réfugier derrière le fleuve de la Piave, véritable rempart naturel, puis de faire sauter tous les ponts et d’édifier de solides défenses.

 

Prisonniers italiens évacués dans une tranchée par des soldats allemands.

Le 9 novembre, l’offensive austro-allemande doit être stoppée pour plusieurs raisons. Il y a l’épuisement des armées autrichiennes qui manquent de munitions mais aussi la décision des généraux allemands de retirer la totalité de leurs divisions du front italien et ce en dépit des protestations de leur allié autrichien. Pour Ludendorff le sort de la guerre devant se jouer l’année prochaine en France, il est hors de question de conserver la moindre unité en Italie qui est un front secondaire. Privé du soutien allemand, l’armée austro-hongroise doit donc renoncer à toute nouvelle offensive au moins jusqu’au printemps 1918.

Le Tigre à la rescousse pour sortir la France de la crise.

L’échec sanglant de l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames puis les mutineries qui secouent l’armée inquiètent à l’arrière du front. La population française, elle même épuisés par des conditions de vie qui se dégradent (mise en place du rationnement début 1917, pénurie de charbon, inflation des prix, grèves dans les usines…) et les pertes humaines catastrophiques, veut des responsables. Jugé par ces pairs, le général Nivelles est reconnu non coupable de la moindre faute de commandement et est seulement muté en Afrique. La presse soumise à la censure militaire atténue, elle aussi, la responsabilité de l’état-major mais dénonce la présence d’espions ou de traitres ayant transmis des informations à l’ennemi. L’extrême droite accuse les socialistes  et les syndicalistes de propager des idées défaitistes et pacifistes qui en sapant le moral des soldats auraient entrainées les mutineries du mois de mai. Le ministre de l’Intérieur Louis Malvy est notamment accusé de faiblesse car depuis 1914, celui-ci préfère  contrôler ou coopérer avec les syndicats plutôt que de les réprimer. La presse nationaliste mène une campagne de presse féroce l’accusant de trahison, d’être l’amant de Mata Hari et d’avoir vendu les plans de l’offensive Nivelle. Sa démission en octobre 1917 provoque la chute du gouvernement et une crise politique grave. Un Georges Clemenceau ne s’honore pas en accusant lui aussi Malvy de faiblesse et en participant à la campagne de diffamation orchestré par l’extrême droite. Lâché par ses amis politiques, Malvy sert de bouc émissaire de la défaite et est jugé par un tribunal militaire qui si il innocente du crime de trahison, le condamne au bannissement pour manquement « aux devoirs de sa charge ».

Mata Hari et Bolo Pacha,  : la République ébranlée par les scandales.

C’est dans ce contexte explosif que se joue le tragique affaire Mata Hari du nom de cette danseuse hollandaise, aux multiples amants et grande courtisane. Voyageant beaucoup et  fréquentant les milieux mondains de toute l’Europe, elle connaît un grand nombre de personnes connues. Pendant la guerre, sans doute par naïveté et pour maintenir son train de vie, elle noue des contacts avec les services secrets allemand mais aussi français qui s’intéressent aux personnalités qu’elle côtoie. Un dangereux double jeu qui se termine mal car Mata Hari a surtout cherché à escroquer ses employeurs allemands en leur extorquant de l’argent. Elle n’a donc jamais collecté le moindre renseignement. Malheureusement pour elle, les services français se persuadent à tort que Mata Hari est bel et bien une espionne allemande et décident de l’arrêter le 13 février 1917. Dans le contexte de la peur des espions de l’époque, son sort est scellé malgré la faiblesse des preuves contre elle. Après trois jours de procès elle est reconnue coupable d’intelligence avec l’ennemi en temps de guerre, et est fusillée le 15 octobre au fort de Vincennes. La légende est cependant née, Mata Hari devient le symbole même de l’espionne séductrice.


Pierre Bolo, dit Bolo Pacha, lors de son procès en septembre 1917 devant le Conseil de Guerre.

L’autre grand scandale politique de 1917, concerne l’affaire Bolo Pacha. Avant guerre, Pierre Bolo est un homme d’affaires peu scrupuleux qui a fait fortune en épousant une riche veuve. Parallèlement à sa participation à des entreprises commerciales, bancaires et philanthropiques, il est brièvement en 1914 le conseiller financier du khédive d’Égypte qui lui donne le titre de pacha. C’est à cette époque que Bolo noue des liens avec des banques allemandes. Durant la guerre, l’Allemagne transmet à Bolo Pacha près de 11 millions de francs afin que celui-ci rachète secrètement des journaux français et les utilise pour diffuser des idées pacifistes ou défaitistes. Si le transfert de fond est réalisé par la Deutsch Bank via des banques américaines afin d’en dissimuler la provenance, il n’échappe pas complétement aux services secrets français.  En septembre 1917, Pierre Bolo est arrêté et est déferré devant un Conseil de guerre pour haute trahison. L’affaire se mue rapidement en scandale politique car avant guerre, Bolo entretenait des relations amicales avec un grand nombre d’hommes politiques français dont l’ancien ministre des Finances Joseph Caillaux[02]Joseph Caillaux : Élu député depuis 1898, Joseph Caillaux est une figure importante de la IIIe République et du parti radical (centre gauche). Ministre des Finances dans plusieurs gouvernements, il défend en vain une réforme pour instituer un impôt progressif sur le revenu (finalement voté en 1914) lui attirant les attaques de la droite conservatrice. Devenu Président du Conseil en juin 1911, il choisi la voie de la négociation pour éviter qu’une crise sur l’influence franco-allemande au Maroc ne dérape en guerre entre la France et l’Allemagne. Jusqu’à la fin de son gouvernement en janvier 1912, il tente une politique d’apaisement et de rapprochement avec l’Allemagne. En 1914, le Figaro mène une campagne de presse contre Caillaux l’accusant de corruption. Le 16 mars 1914, pour défendre la réputation de son mari, Henriette Caillaux tire et abat Gaston Calmette le directeur du Figaro. Après cet événement, sa carrière est compromise mais son influence politique demeure et, hostile à la guerre, il devient le meneur des élus qui réclament une paix sans annexion avec l’Allemagne. On murmure donc que l’affairiste ait pu tenter de corrompre certains parlementaires.

Visite aux tranchées de Clemenceau, le 15 septembre 1917

Suite aux chocs de la défaite de Caporetto et de l’annonce de la prise de pouvoir des bolcheviks en Russie, le gouvernement français est mis en minorité à la Chambre des députés (une première depuis le début de la guerre) et doit démissionner le 13 novembre. Après trois changements de gouvernements en moins d’un an, le Président Raymond Poincaré [03] Raymond Poincaré: D’origine lorraine, Poincaré est un homme politique très marqué par la défaite de 1870 et l’occupation de sa terre natale. Autoritaire mais prudent à l’extrême, il est politiquement très influent avant guerre. Cumulant les fonctions de chef de gouvernement et de ministre des affaires Etrangères en 1912, il fait preuve de fermeté face à l’Allemagne et renforce l’alliance avec l’Angleterre et la Russie. En 1913, il élu Président de la République, une fonction que la pratique a rendu honorifique sous la IIIe République, mais que Poincaré entend avec tous les pouvoirs accordés par la Constitution. Il impose son influence notamment sur la politique diplomatique de la France avec d’autant plus de facilité que les chefs de gouvernements successifs sont assez peu charismatiques. Lors de la crise de juillet 1914, il se rend en Russie pour converser avec le tsar Nicolas II et assurer la Russie du soutien de la France. Faute de disposer d’information sur la teneur de leurs conversations on ignore la responsabilité exacte de Poincaré dans le déclenchement de la guerre. Pendant la guerre, il perd de son influence face à l’état-major mais demeure un réferrent de stabilité face à des gouvernements qui se succèdent à intervalle régulier.  peu d’options sur le nom du prochain Président du Conseil : Joseph Caillaux ou Georges Clemenceau[04]Georges Clemenceau: Né en 1841, en Vendée, Georges Clemenceau est rapidement initié aux idéaux républicains et à l’histoire de la Révolution Française par son père. En septembre 1870, alors que Paris est assiégé par l’armée prussienne, Clemenceau est maire du XVIIIe arrondissement et participe à la défense de la ville. Après la capitulation, il fait partie des élus qui tentent une médiation entre les gouvernement à Versailles et les Communards à Paris. En vain, car finalement la Commune sera écrasée dans le sang et des quartiers de Paris seront brûlés durant les combats. Toute sa vie, Clemenceau demeurera ainsi marqué par la peur d’une nouvelle guerre civile. Après la proclamation de la IIIe République, Clemenceau siège comme élu radical-socialiste à la Chambre de députés où il milite pour l’amnistie des anciens Communards, l’école laïque et obligatoire, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il est aussi un des rares à critiquer les idées sur la supériorité des races et à s’opposer à l’expansion coloniale qui selon lui distrait l’effort national de la reconquête de l’Alsace-Lorraine. Durant l’affaire Dreyfus, Clemenceau défend la révision du procès du capitaine et publie dans son journal le « J’accuse » de Zola.  Devenu Président du Conseil entre 1906 et 1909, il se heurte à de nombreux mouvements sociaux et l’hostilité du Sénat l’empêche de faire voter l’abolition de la peine de mort et la création d’un impôt sur le revenu unique. Il cumule en effet en plus du poste de Président du Conseil, la fonction de ministre de l’Intérieur où il réforme la Police en créant les brigades mobiles (ancêtres de la PJ moderne) mais doit réprimer les grèves violentes des mineurs dans le Nord. Une répression qui lui aliène définitivement une partie de la gauche française.   Caillaux milite pour un paix négociée « sans annexion ni réparation », mais il est impliqué dans l’affaire Bolo Pacha et on le soupçonne d’être défaitiste. Bien que jaloux de sa popularité et ne l’appréciant guère, le Président Poincaré est suffisamment lucide pour comprendre que dans la situation actuelle seul Clemenceau est  capable de tenir le poste.  Malgré ses 76 ans, Clemenceau est extrêmement déterminé et si il n’aime pas la guerre il ne veut en aucun cas d’une nouvelle  défaite française. Depuis le début de la guerre, il a, dans son journal « l’Homme Libre » (renommé « l’Homme enchainé » lorsqu’il sera censuré), multiplié les articles patriotiques mais aussi critiques sur la conduite de la guerre. En tant que sénateur, il se rend des dizaines de fois sur le front pour voir le quotidien des poilus, écouter leurs doléances et critiqué lors des comités parlementaires l’impréparation de l’armée à une guerre longue.  Ses talents d’orateur et ses colères vives sont connus : ce n’est pas pour rien qu’avant guerre on le surnommait le « Tigre » ou le « Tombeur de ministère ». Autoritaire, Clemenceau apparaît comme le meilleur pour contenir la grogne social, prévenir la contagion révolutionnaire, imposer l’autorité du gouvernement aux généraux, et ressouder l’alliance avec l’Angleterre. Il s’agit pour lui donc de consolider le front intérieur en prévision de l’ultime offensive allemande.  La Chambre des députés vote la confiance au gouvernement Clemenceau le 17 novembre 1917 mais sans les votes de députés socialistes. Voulant faire un exemple, Clemenceau obtient, le 11 décembre, le vote des députés de la levée de l’immunité parlementaire de Joseph Caillaux et d’un autre député suspectés de défaitisme. L’Union Sacrée se fissure.

Ludendorff et Hindenburg : une dyarchie militaire à la tête de l’Allemagne.

Avant la guerre, l’Empire Allemand de Guillaume II était un régime autoritaire en partie tempéré par le Parlement (Reichstag), des lois sociales très avancées et une presse relativement libre. L état-major avait déjà un rôle politique  mais avec la prolongation de la guerre et la mobilisation totale de la population son influence ne cesse de s’étendre. Le 19 juillet 1917, le haut commandement militaire impose au Kaiser le renvoi du chancelier Bethmann Hollweg qui semble envisager une paix négociée comprenant le retrait de la Belgique et une négociation autour de l’Alsace-Lorraine. Le manque de poids politique des chanceliers qui se succèdent ensuite à la tête du gouvernement ainsi que la faiblesse de caractère du Kaiser et des différents princes héritiers accroissent l’influence de l’armée.  De fait en 1917, Guillaume II n’a plus qu’un rôle symbolique, la réalité du pouvoir est passée entre les mains des généraux Hindenburg et surtout de Ludendorff. C’est ce dernier qui supervise la gestion des territoires occupés,  la diplomatie,  l’industrie et même la presse et le cinéma puisque, le 17  décembre 1917, la Universum Film AG (UFA) est crée afin d’intensifier la propagande et le contrôle de l’information.

Soupe populaire à Berlin en 1917. Si la situation alimentaire allemande est très difficile, celle-ci est plus dure  en Autriche-Hongrie et pire encore dans l’Empire Ottoman où une famine cause des milliers des morts en Syrie et au Liban.

Cependant malgré la chape de plomb imposée et les victoires sur le front russe, des premiers craquements se font ressentir dans la société allemande. D’une part la mobilisation dans les campagnes des hommes, la réquisition des récoltes et des chevaux pour approvisionner le front désorganisent complétement le ravitaillement des civils. Le blocus maritime imposé par les puissances de l’Entente aggrave encore la situation surtout que avant guerre l’Allemagne importait une part non négligeable de biens agricoles. Le 15 avril 1917, suite à un hiver rigoureux et un printemps trop humide, les récoltes sont mauvaises et la ration hebdomadaire de pain doit baisser de 1350 à 450 g ce qui provoque des émeutes de la faim. Plus grave, la malnutrition et la réduction des rations des soldats rendent la population plus sensible aux maladies. Ce sévère rationnement touche certes toutes les villes allemandes mais bien plus la Belgique et les régions du Nord de la France occupées dont la majorité des productions agricoles est réquisitionnée par l’armée allemande.
Sur un plan politique, le 17 juillet 1917, le Reichstag adopte à l’initiative de députés sociaux-démocrates du SPD[05]SPD : Sozialdemokratische Partei Deutschlands. Lors du déclenchement de la guerre, les élus du Parti Social Démocrate d’Allemagne votent les crédits de guerre et soutiennent le gouvernement impérial. Cette attitude entraîne la scission du SPD et la création de l’USPD dont les membres marxistes comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht dénoncent la guerre. Au fil des années, l’enlisement du conflit et la guerre à outrance menée par l’état-major, conduisent le SPD à critiquer le pouvoir impérial sans pourtant se désolidariser de peur d’être accusé de trahison. (Friedrich Ebert et Philipp Scheidemann) et du centre Zentrum (Matthias Erzberger) une résolution constatant l’échec de la guerre sous-marine et appelant à une paix de conciliation. Dans l’immédiat, cette résolution ne change rien car à cette époque l’influence du Reichstag sur la conduite de la guerre est quasi inexistant. Elle indique cependant qu’un climat de méfiance réciproque s’est établit entre la majorité des parlementaires et l’état-major impérial.

L’armée d’Orient, l’ armée oubliée d’un front dans l’impasse.

Stationnées depuis plusieurs mois dans le nord de la Grèce, à Salonique, l’Armée d’Orient (650 000 hommes) constituée d’unités françaises, anglaises, serbes, italiennes et russes piétinent devant les lignes de défenses bulgares (400 000 hommes). Conçue initialement pour aider la Serbie et attaquer le flanc Sud des Empires Centraux l’Armée d’Orient est alors dans une impasse stratégique. Cette armée hétéroclites doit faire face avec peu de moyens au relief hostile, aux maladies et aux défenses bulgares  qui renforcées par des divisions allemandes semblent imprenables. Pour la plupart des observateurs, aucun avancée décisive ne peut sortir de ce front lointain et pour le moins secondaire. Le haut-commandement français néglige cette armée et refuse d’y envoyer des renforts qui pourraient dégarnir le front en France pour un théatre d’opération considéré comme très secondaire. Les Anglais eux préfèrent privilégier la Palestine et la Mésopotamie afin d’atteindre leurs buts de guerre mais aussi parce que leurs armées commencent enfin à rencontrer des succès contre les ottomans.

Cavaliers indiens de l’armée britannique défilant dans Jérusalem en décembre 1917.

En novembre 1917, après deux ans de guerre de position,  les divisions britanniques commandées par le général Allenby parviennent enfin à rompre les lignes de défenses ottomanes dans le Sinaï et progressent en Palestine. Gaza est conquise puis le 11 décembre c’est au tour de Jérusalem. Cette victoire, très symbolique, est certes bienvenue pour des alliés en manque de bonne nouvelle mais elle ne change rien sur le fond car ce n’est pas au Moyen Orient que se joue l’issue de la guerre. Il apparaît alors que malgré l’effondrement complet de l’armée russe dans le Caucase, l’Empire Ottoman rencontre des difficultés à contenir simultanément les offensives anglaises en Palestine et en Irak (les Anglais prennent Bagdad le 11 mars 1917) sans compter les révoltes arabes qui se multiplient dans la Péninsule arabique et en Syrie. Cependant, en dépit de la prise de Jérusalem, le général Allenby ne peut exploiter son succès initial. Début 1918, inquiet par la perspective d’une offensive allemande de grande ampleur, le cabinet de guerre britannique se résigne à rapatrier deux divisions afin de renforcer le front en France. En conséquence, le front de Palestine se stabilise

1918 : année décisive et de tous les dangers.

Un armistice est signé le 15 décembre entre les Puissances Centrales et la Russie bolchevique tandis que les négociations pour un traité de paix s’engagent à Brest-Litovsk où siège le commandement allemand.
La conséquence immédiate de cet armistice concerne la Roumanie qui,  envahie à 75%  par les armées allemandes et bulgares,  ne peut plus compter sur le soutien  de la  Russie tombée dans la tourmente révolutionnaire. Privé du soutien de l’armée russe,  le roi Ferdinand de Roumanie  n’a plus guère d’autre choix que de signer un armistice  le 9 décembre 1917 et d’entamer des négociations de paix avec l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie.

Pour les deux chefs de l’armée allemande, Ludendorff et Hindenburg, la conclusion d’un traité avec la Russie serait inespérée et permettrait de transférer rapidement 60 divisions du front russe vers le front occidental. De cette façon, les Allemands rétabliraient la supériorité numérique nécessaire pour rompre un front immobile depuis plus de trois ans et vaincre les Français et les Anglais. Les deux généraux savent désormais qu’ils ne disposent que d’une fenêtre de quelques mois pour lancer l’offensive décisive qui apportera la victoire à Allemagne. Après septembre 1918, il sera trop tard les divisions américaines débarquées en France seront alors opérationnelles et la supériorité industrielle franco-anglaise sera devenue écrasante.  C’est donc une véritable course contre la montre qui s’engage entre les deux alliances et qui doit décider de l’issue de la guerre.

Depuis avril 1917, sous le commandement du général John Pershing, 150 000 soldats américains ont débarqué dans les ports de Brest, Cherbourg, et Saint Nazaire. Seuls 80 000 sont des combattants qui doivent en plus  être entièrement équipés et entrainés. Le Haut Commandement franco-anglais est divisé sur la stratégie à adopter. Le général anglais Douglas Haig s’entête à vouloir relancer son offensive dans les Flandres malgré l’opposition ferme du premier ministre britannique Lyod Georges qui juge toute nouvelle offensive dans ce secteur comme condamnée par avance et sanglante. Lyod Georges ne peut même pas se séparer de Haig car cela provoquerait une crise politique et la chute probable de son gouvernement.

Côté français, le général Pétain, commandant en chef de l’armée, souhaite une stratégie défensive basée sur la constitutions de divisions de réserve et la construction de défenses en profondeur. Le but étant de repousser les futures attaques allemandes le temps que les nouvelles brigades de chars et les divisions américaines soient prêtes pour la contre-offensive. A l’opposé, le chef de l’état-major le général Foch milite lui pour une attaque immédiate avant que les Allemands ne regagnent leur supériorité numérique. Un choix extrêmement risqué, les armées françaises pourraient sortir définitivement brisées d’un nouvel échec du type de celui du Chemin des Dames. Entre la défense prudente de Pétain et l’offensive à tout prix de Foch, Clemenceau hésite et tarde à trancher en faveur de Pétain. Les franco-britanniques pressent également les Américains d’accélérer le transfert de troupes en France et tentent en vain de convaincre le général Pershing d’amalgamer directement les régiments américains dans les armées franco-anglaises plutôt que de perdre du temps à constituer une armée américaine autonome.

Fin 1917, les alliés de l’Entente sont donc divisés malgré une situation critique. Les Empires Centraux occupent la Pologne, les Pays Baltes, le tiers du territoire européen de la Russie, la Roumanie, la Serbie, le nord-est de l’Italie, la Belgique et le Nord de la France. Et pour la première fois de la guerre, l’Allemagne n’a plus à se battre sur deux fronts.Pour compenser les pertes, le gouvernement français envisage de mobiliser en avance la classe 1919 [06] classe 1919 : On parle de « classe 1919 » pour désigner les français âgés de 21 ans en 1919 et qui seront aptes pour le service militaire en 1919. Mobiliser fin 1917, la classe 1919 implique d’appeler avant l’heure des français de 19 ans. mais cela ne sera pas suffisant. Avec le retour de Russie, l’armée allemande disposera, début 1918, sur le front français de 192 divisions contre de seulement 172 pour les forces de l’Entente (99 françaises, 58 britanniques, 12 belges et 2 portugaises) soit un différentiel de 400 000 hommes. Dans son journal, le général français Berthelot écrit  cette phrase terrible : « L’Allemagne va gagner la guerre ».

Soldats français évacuant un tirailleur sénégalais durant la bataille du Chemin des Dames en avril 1917.

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