1918: Paix de compromis ou guerre absolue ? 1/2


Soldats allemands sur le front de Verdun en 1916.

Au début de l’année 1918, chaque pays des deux camps cherche à sortir du mieux possible d’une guerre apparemment sans fin. Depuis les révolutions russes, on sait que l’enlisement de la guerre, les privations et les pertes humaines, en accroissant le mécontentement populaire, risquent de saper la légitimité et la stabilité des régimes politiques. Voire dans certains cas, de remettre en cause l’existence même de certains états.

L’Autriche-Hongrie : un géant séculaire aux pieds d’argile

En Autriche-Hongrie, cette perspective devient une menace réelle et inquiétante pour la famille impériale. Depuis des centaines d’années, la famille de Habsbourg règne sur un empire s’étendant des rives de l’Adriatique aux montagnes des Carpates et regroupant les plus belles villes d’Europe Centrale : Prague, Bratislava, Budapest, Zagreb, Trieste, Cracovie et la capitale Vienne qui, à la fin du XIXe siècle, est un centre artistique et culturel majeur. Un empire où l’on retrouve une mosaïque de peuples (slave, tchèque, slovaque, croate, polonais, bosniaque, allemand et hongrois ) ainsi que de nombreuses minorités (italienne,roumaine, ukrainienne, serbe et slovène). Bien que la population soit majoritairement catholique, toutes les autres religions et confessions (protestante, orthodoxe, judaïsme, musulmane) y sont globalement tolérées, et la communauté Juive bénéficie de la protection impériale. Avant la guerre, de nombreux Juifs, fuyant les persécutions et les pogroms en Russie, viennent ainsi se réfugier en Galicie autrichienne et on compte près de 200 000 Juifs à Vienne et des communautés importantes à Budapest et Prague.

L’empereur Charles 1er lors d’une visite en Galicie en 1918  recevant les honneurs de la communauté juive ashkénaze. Depuis des années, l’Empire austro-hongrois respecte et accepte l’ensemble des religions. La communauté juive est particulièrement loyale vis à vis des Habsbourg qui les protège contre l’antisémitisme toujours présent et menaçant en Europe de l’Est.

A la fin du XIXe siècle, cet empire complexe est remis en question et subis un revers majeur avec la défaite de Sadowa de 1867 contre la Prusse qui marque la fin de l’influence séculaire autrichienne sur les principautés allemandes, la perte de la Vénétie et oblige à une révision constitutionnelle : le  compromis Austro-hongrois. Le royaume de Hongrie obtient un Parlement et un gouvernement autonome, tandis que au niveau central les représentants autrichiens et hongrois se partagent les différents ministères ainsi que la gestion des provinces de l’empire. Pour souligner cette double composante de la monarchie, François-Jospeh prend le titre d’empereur d’Autriche et roi de Hongrie. Cet accord n’empêche pas les tensions, avant guerre, entre les deux parties comme lorsque le gouvernement hongrois réclame que les régiments hongrois soient placés sous l’autorité de Budapest et non de Vienne ce que l’empereur refuse y voyant un affaiblissement de son autorité. Le compromis austro-hongrois provoque aussi des réactions vives parmi les minorités qui contestent la prédominance autrichienne et hongroise et réclament de ne plus être exclues de la conduite des affaires de l’empire. Cette contestation demeure contenue d’une part grâce à l’efficacité de la police autrichienne mais aussi à l’attachement que porte le peuple et notamment les minorités religieuses et nationales à l’empereur François-Joseph considéré comme un protecteur. Depuis le début de son long règne en 1848, le destin n’a guère épargné le monarque : son frère Maximilien empereur du Mexique est fusillé par des révolutionnaires en 1867, son fils unique l’archiduc Rodolphe se suicide à Mayerling  en 1889 dans des circonstances troubles, et enfin  sa femme Élisabeth (la célèbre « Sissi ») est assassinée par un anarchiste italien en 1898. En dépit de ces drames personnels, pendant soixante d’ans, l’empereur François-Joseph tente de maintenir tant bien que mal l’intégrité de son empire mais les troubles révolutionnaires de 1848 l’ont rendu rétif à toute idée de parlementarisation du régime et les réformes nécessaires sont repoussées.

Le vieil empereur François-Joseph à sa table de travail. Alors que depuis le début du XXe siècle la fièvre du nationalisme menace de provoquer son éclatement, l’empereur est la figure politique de l’empire austro-hongrois dont la légitimité inégalée et la popularité permettent de maintenir ensemble des peuples que tout oppose.

Sur le plan international, privée de toute influence en Allemagne, l’Autriche-Hongrie se tourne vers les Balkans et décide en 1908 d’annexer la Bosnie-Herzégovine afin de contrer l’influence montante de la Serbie. Une décision qui revient à donner un coup de pied dans une fourmilière tant cette région qui connait des tensions nationalistes est devenue à cette période une véritable poudrière. C’est dans la capitale de Bosnie, à Sarajevo que l’archiduc François-Ferdinand se rend le 28 juin 1914. Dernier coup du sort pour le vieil empereur autrichien, son neveu et héritier François-Ferdinand (partisan d’une réforme de l’empire) est assassiné avec sa femme lors de cette visite protocolaire. A 84 ans, l’empereur laisse son empire s’engager dans une guerre européenne puis mondiale qui met bientôt en péril les fondements mêmes du pouvoir impérial et de l’armée. En parvenant à réunir en son sein des soldats de langue et culture différente, l’armée symbolise et incarne la cohésion de l’empire et la fidélité des peuples à la couronne impériale. Cette armée reproduit cependant certaines des inégalités sociales de l’empire puisque les officiers supérieurs sont principalement issus de la noblesse et de culture allemande ou hongroise. Mais peu préparée et mal commandée, l’armée autrichienne échoue à conquérir rapidement la Serbie, accumule les défaites sur le front russe et doit à partir de juin 1915 contenir les assauts italiens dans les Alpes. Les pertes humaines morts, blessés, prisonniers se comptent par dizaines de milliers. A l’intérieur, le pays souffre du manque de main d’oeuvre et du blocus maritime qui asphyxie l’économie et affame la population : la récolte de céréales de 1917 représente ainsi 50% de celle de 1913 et le charbon est sévèrement rationné. Plus grave, la pénurie globale met à mal la solidarité entre les peuples de l’empire : les provinces qui parviennent à maintenir une production agricole relativement correcte rechignent à ravitailler leur voisin. D’autre part, pour financer la guerre, comme les autres belligérants, l’Autriche-Hongrie a recourt à l’emprunt et à l’émission massive de monnaie ce qui entraine une inflation galopante qui réduit fortement la valeur des salaires et des économies de la population.
Les revendications nationalistes au sein de l’empire, jusque là minoritaires ou étouffées, ressurgissent donc à mesure que la guerre se prolonge et que la question de la loyauté au régime se pose pour une part croissante des peuples.

Prisonniers autrichiens capturés par l’armée russe durant l’offensive Broussilov en juin 1916.

L’année 1916 débute extrêmement mal, en Italie l’offensive dans les Alpes échoue tandis que les troupes austro-hongroises sont mises en déroute, en juin, par l’offensive russe du général Broussilov et seule l’intervention allemande permet de stabiliser le front puis de contre-attaquer victorieusement  mais l’armée autrichienne y laisse plus de 200 000 morts et environ 400 000 prisonniers. Avec la création d’un commandement unifié fin 1916, dirigé par le général Hindenburg, l’armée austro-hongroise se trouve de fait placée sous tutelle allemande.
Le 21 novembre 1916, après soixante-huit ans de règne, l’empereur François-Joseph meurt dans son château de Schönbrunn d’une congestion pulmonaire. Ses obsèques réunissent des milliers de personnes venues rendre hommage à celui qui fut considéré par ses sujets comme leur « grand-père ». Avec François-Joseph c’est aussi une partie de cet ancien monde aristocrate qui disparaît. Son petit-neveu, l’archiduc Charles assume la succession à la tête de la double monarchie sous le nom de Charles Ier. Ayant connu la vie au front, le nouvel empereur a conscience de la dureté de la guerre mais aussi des risques de voir l’accablement du peuple nourrir les revendications nationalistes et les aspirations révolutionnaires. Bien que populaire, sa jeunesse, son inexpérience politique, et le poids de l’héritage de François-Joseph font que sa légitimité et son autorité de l’empereur sont contestées au sein même de la cour et du gouvernement. Lui même hésite sur la politique à suivre entre ceux (et notamment sa femme l’impératrice Zita) qui lui conseillent de négocier la paix avec l’Entente et les membres du gouvernement ou de l’armée une alliance plus étroite avec l’Allemagne.

1917 : les tentatives de négociation pour éviter l’effondrement de l’empire.

Au début de l’année 1917, l’empereur tente de nouer des contacts indirects avec les pays de l’Entente via le prince Sixte de Bourbon-Parme, frère de l’impératrice Zita[01] Impératrice Zita de Bourbon-Parme: Née en 1892 et issue de la noblesse italienne Zita de Bourbon-Parme épouse Charles en 1911. Le déclenchement de la Première Guerre Mondiale est un drame personnel car  deux de ses frères s’enrôlent dans l’armée autrichienne tandis que les deux autres (Sixte et Xavier) vont combattre dans l’armée belge et donc le camp opposé. Pire en 1915, son pays natal, l’Italie, entre en guerre contre l’Autriche-Hongrie. Suite au couronnement de Charles Ier, elle devient impératrice mais une partie de la cour autrichienne la considère comme « Zita l’italienne ». qui combat dans l’armée belge. A plusieurs reprises, le prince italien transmet au Président Poincaré et au roi Georges V des lettres contenant les intentions de l’empereur Charles Ier. Les discussions s’engagent officieusement en Suisse entre des émissaires mais vont échouer à aboutir à un quelconque résultat pour diverses raisons. Si l’empereur Charles Ier est prêt à appuyer les revendications française sur l’Alsace-Lorraine, et à restaurer une Serbie et indépendante, il refuse de céder le Trentin et le Sud-Tyrol à l’Italie or la France et la Grande-Bretagne se sont engagées à défendre les revendications italiennes. Un premier accroc aux promesses de Charles Ier, est la position de l’Allemagne qui refuse catégoriquement de négocier la restitution de l’Alsace-Lorraine à la France ce qui empêche tout règlement global du conflit. A ce moment du conflit, l’Autriche-Hongrie n’a aucune influence politique sur son allié et n’a plus aucun moyen pour infléchir la détermination de l’état-major allemand et de Guillaume II sur leurs buts de guerre. Les représentants britanniques et français se contenteraient bien d’aboutir à une paix séparée avec l’Autriche-Hongrie  mais Charles Ier et surtout les diplomates autrichiens sont plus que rétifs à rompre avec l’Allemagne. Malgré ces désaccords majeurs, les contacts secrets en Suisse se poursuivent pendant plusieurs mois bien que le ministre des Affaires Étrangères autrichien, le comte Ottakar Czernin y soit de plus en plus hostile.

En juin 1917, parallèlement aux discussions en Suisse, le comte Czernin lance, en accord avec ses homologues allemands, une mission de conciliation auprès du pape Benoit XV afin d’initialiser des pourparlers avec la Grande-Bretagne. Le nonce de Munich, Mgr Pacelli – un cardinal prometteur – soumet à un diplomate anglais cette offre de paix centrée sur le retour aux frontières de 1914 et la reconnaissance de l’indépendance de la Belgique. Les diplomates austro-allemands savent que la Grande-Bretagne est entrée en guerre en 1914 pour défendre la neutralité belge et surtout jusqu’à présent le gouvernement anglais n’a jamais fait officiellement de la restitution de l’Alsace-Lorraine une condition sine qua none à un accord de paix.  Ils estiment que, suite aux dernières batailles sanglantes menées par l’armée britannique dans la Somme, une partie des conservateurs et de l’opinion publique anglaise pourraient être sensibles à une offre de paix qui garantirait l’évacuation de la Belgique. Privé de la Grande-Bretagne,  la France et l’Italie n’auraient plus la capacité de continuer la lutte et devront capituler. Mais ce beau plan va rapidement échouer d’une part à cause des généraux et industriels allemands qui s’obstinent à vouloir transformer, après guerre, la Belgique en protectorat mais aussi parce que le Premier Ministre anglais Lloyd George prévient ses homologues français et italiens des manœuvres allemandes.

En octobre 1917,  le comte Czernin met un terme aux discussions menées en Suisse.   Avec les milieux germanistes, il considère  désormais que, depuis la révolution russe, la victoire  devient  inévitable  et que l’Autriche-Hongrie n’a plus rien à gagner à négocier un compromis avec l’Entente. D’autre part à cette date, les gouvernements britanniques et français ne croient plus eux non plus en la possibilité d’aboutir à un accord.

Cependant,  Lloyd George est obligé de clarifier les positions britanniques à un moment où le risque d’une crise politique en Grande-Bretagne est réelle et le 8 janvier 1918, le Premier Ministre anglais déclare dans un discours :

Nous sommes résolus à rester jusqu’à la mort aux côtés de la démocratie française dans la demande qu’elle fait d’une révision du tord grave commis en 1871.

Ce discours intervient pour consolider l’alliance et rassurer la France alors que s’approche la prochaine – et redoutée – grande offensive allemande à l’Ouest.  Rien ne doit permettre de douter de la détermination britannique à épauler leurs alliés quoi qu’il arrive surtout que les dernières tentatives de paix deviennent illusoires avec l’effondrement de la Russie et alors que l’Allemagne s’apprête, à Brest-Littovsk, à faire main basse sur la moitié de l’Europe.

Signature le 15 décembre 1917 d’un armistice entre les Puissances Centrales et le gouvernement bolchevik qui met fin aux combats en Russie. En attendant les négociations d’un traité de paix définitif qui doivent débuter à Brest-Litovsk en janvier 1918.

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